Un prisme à trois dimensions pour décoder l'IA
Pour comprendre pleinement l'impact de l'IA, il faut l'examiner sous trois angles inséparables :
1. LE POUVOIR
Qui possède l'IA ? Qui la contrôle ? Derrière les prouesses techniques se cachent des enjeux géopolitiques majeurs. L'IA classe, prédit, surveille et influence - les marchés, les opinions publiques, les parcours éducatifs, les trajectoires professionnelles. Elle devient l'infrastructure invisible du pouvoir contemporain, redistribuant les cartes entre États, entreprises et individus.
2. LA CRÉATION
L'IA génère du texte, des images, de la musique. Mais que fait-elle à notre conception de la création ? Que reste-t-il de l'auteur, de l'originalité, du style ? Cette capacité générative questionne profondément l'agentivité humaine et ouvre de nouvelles formes de co-création où l'artiste devient curateur, directeur d'orchestre ou dialogue avec une intelligence non-humaine.
3. L'ÉTHIQUE
Quels biais sociaux et culturels l'IA reproduit-elle ? Quelles responsabilités pour ses concepteurs et ses utilisateurs ? Comment la réguler sans étouffer l'innovation ni reproduire des logiques dominantes ? L'éthique de l'IA ne peut se réduire à des principes abstraits - elle doit être située, contextuelle, ancrée dans des réalités culturelles spécifiques.
Concepts clés pour penser l'IA autrement
Capitalisme cognitif & extractivisme des données : L'IA alimente une économie fondée sur l'extraction et la monétisation de notre attention, de nos interactions, de notre production intellectuelle. Nos données personnelles sont la nouvelle matière première, et nos comportements cognitifs la nouvelle valeur.
Agence & négociation humain-machine : La co-création devient un nouveau paradigme, exigeant de nouvelles compétences : non plus seulement utiliser l'IA, mais dialoguer avec elle, la diriger, négocier avec ses propositions.
Éthique située et décoloniale : Contre les principes éthiques "universels" promus par les GAFAM, il s'agit de développer une éthique ancrée dans des contextes culturels et linguistiques spécifiques - dont l'espace francophone, avec ses valeurs et ses défis propres.
Inconscient algorithmique : Comme l'inconscient freudien, l'algorithme contient des biais sociaux invisibles mais agissants. Ces préjugés inscrits dans le code et les données d'entraînement opèrent à l'échelle systémique, souvent à l'insu même de leurs concepteurs.
L'IA, champ de bataille de la diplomatie cognitive
Dans l'arène internationale, l'IA est bien plus qu'une technologie : c'est l'arme et le champ de bataille du XXIe siècle.
Maîtriser sa dimension pouvoir permet de décrypter et de contrer les stratégies d'influence qui s'appuient sur les plateformes algorithmiques. Comprendre sa dimension création offre la capacité de produire des récits et des contenus attractifs dans la compétition des imaginaires. Défendre une dimension éthique exigeante permet de porter un discours légitime et alternatif sur la régulation, et d'incarner un modèle "francophone" d'IA responsable, respectueuse des diversités culturelles et linguistiques.
L'enjeu n'est pas seulement technique, mais civilisationnel : quelle IA voulons-nous ? Une IA qui uniformise selon les standards des géants californiens, ou une IA qui valorise la diversité des langues, des cultures, des façons de penser ?
L'intelligence artificielle n'est pas un destin. C'est un choix politique, culturel et éthique collectif. Dans cet axe, nous explorerons comment faire de l'IA non pas un outil de domination, mais un levier d'émancipation et de dialogue interculturel.
Prochainement : comment ces réflexions s'articulent avec nos deux autres axes - la pédagogie critique et la géopolitique des savoirs - pour former une grille de lecture cohérente des transformations contemporaines.