PÉDAGOGIE CRITIQUE À L'ÈRE NUMÉRIQUE : ÉDUQUER POUR ÉMANCIPER

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L'éducation numérique, ce n'est plus simplement apprendre à utiliser un ordinateur ou une tablette. C'est aujourd'hui un enjeu bien plus profond, aux ramifications politiques, économiques et sociales cruciales. À l'heure où les technologies numériques modèlent nos vies, nos interactions et même notre pensée, la question centrale devient : comment l'éducation peut-elle non seulement transmettre des savoirs, mais aussi former des citoyens critiques, émancipés et responsables face aux outils qui la médiatisent ?

Dépasser l'approche utilitaire

La "pédagogie numérique" traditionnelle se contente souvent d'intégrer des outils digitaux dans la salle de classe. La pédagogie critique à l'ère numérique, elle, va plus loin : elle transforme le numérique lui-même en objet d'étude et en champ d'investigation.

Inspirée par les travaux de Paulo Freire, bell hooks et d'autres penseurs de l'éducation émancipatrice, cette approche nous invite à interroger :

  • Les infrastructures qui rendent possible le numérique (qui les possède ? qui les contrôle ?)

  • Les logiques économiques qui les animent (capitalisme de plateforme, extractivisme des données)

  • Les idéologies qu'elles véhiculent (solutionnisme technologique, l'idée que chaque problème social a une solution technique)

Quatre piliers pour une éducation numérique critique

  1. La littératie numérique critique : Au-delà des compétences techniques, il s'agit de développer la capacité à décoder les intentions, les biais et les impacts sociaux des systèmes numériques. Comprendre non seulement comment ça marche, mais pourquoi ça fonctionne ainsi, et au profit de qui.

  2. Émancipation vs. Formatage : Le numérique à l'école est-il un outil d'autonomie créatrice ou de standardisation des savoirs et des comportements ? Cette tension traverse chaque choix pédagogique, chaque plateforme adoptée, chaque dispositif mis en place.

  3. La pédagogie des communs : Utiliser et produire des ressources éducatives libres (REL) et des logiciels libres devient un acte politique et pédagogique de résistance à la privatisation des savoirs. C'est cultiver une éthique du partage et de la coopération face à la marchandisation de l'éducation.

  4. Le pouvoir pédagogique des algorithmes : Qui décide de ce que l'élève voit, apprend, révise ? Comment les recommandations algorithmiques des plateformes éducatives façonnent-elles les parcours d'apprentissage ? Ces questions mettent à nu les mécanismes de pouvoir souvent invisibles qui orientent nos trajectoires éducatives.

Un enjeu de souveraineté cognitive

Cette approche pédagogique trouve sa pleine portée dans le contexte plus large de la diplomatie cognitive. Former des esprits critiques, c'est préparer le terrain pour des citoyens, des chercheurs et des décideurs :

  • Résilients face aux manipulations informationnelles

  • Conscients des enjeux de souveraineté technologique

  • Créateurs de récits alternatifs à ceux imposés par les géants du numérique

C'est un travail de fond essentiel pour construire une société civile francophone capable de participer activement - et non plus seulement subir - les batailles cognitives qui se jouent sur la scène internationale.

La pédagogie critique à l'ère numérique n'est donc pas une simple méthode d'enseignement. C'est un projet politique et civilisationnel : celui de former des individus qui ne se contentent pas d'utiliser les technologies, mais qui comprennent leur pouvoir, en décodent les mécanismes, et surtout, conservent la capacité d'en imaginer et d'en construire d'autres.

Dans les prochains articles, nous explorerons comment cette approche se décline concrètement en classe, quels outils privilégier, et comment elle dialogue avec les deux autres axes de ce projet : l'IA comme champ de pouvoir, et la géopolitique des savoirs.

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